Introduction
Comment l'Église des premiers siècles a-t-elle défini ce qu'elle croyait sur le Christ, la Trinité, le salut ? Dans cette conférence donnée aux Soirées du 72, Xavier Levieil (docteur en histoire et pasteur), te fait remonter aux origines des conciles. Du chapitre 15 des Actes jusqu'au concile de Constantinople III en 681, tu vas voir comment se sont formulées les grandes confessions de foi, et pourquoi ces débats théologiques ont été inséparables du contexte politique de l'Empire romain.
Plan du message
1. Avant les conciles : l'organisation de l'Église (1er - 3e siècle)
- Le mot « concile » vient du latin concilium (réunion, assemblée) ; en grec, on parle de synodos, qui a donné « synode ».
- La réunion des apôtres et des anciens à Jérusalem (Actes 15) n'était pas encore un concile au sens formel ; on ne trouve aucune trace d'autres réunions semblables au 1er siècle.
- À partir du 2e siècle, on assiste à l'affirmation du monépiscopat : une seule figure d'évêque prend le pas sur la collégialité des presbytres du 1er siècle.
- Ignace d'Antioche, dans ses lettres écrites vers 115, décrit déjà cette hiérarchie à trois niveaux : évêque, presbytres, diacres.
2. Les premiers conciles régionaux : la crise montaniste et les conflits locaux
- Vers 155-160 en Phrygie, un mouvement appelé « la nouvelle prophétie » (le montanisme) réagit contre l'institutionnalisation de l'Église, autour de Montan et des prophétesses Priscilla et Maximilla.
- Les premiers conciles historiquement identifiés se réunissent en Asie pour condamner ce mouvement ; le concile d'Iconium (entre 230 et 235) refuse la validité des baptêmes montanistes.
- La controverse quartodécimane oppose ceux qui célèbrent Pâques le 14 Nisan (comme Polycrate d'Éphèse) à ceux qui la célèbrent le dimanche suivant ; Victor de Rome rompt les relations, mais Irénée de Lyon l'appelle à l'unité.
- En 255-256, Cyprien de Carthage et Étienne de Rome s'opposent sur le rebaptême des hérétiques et des schismatiques : les décisions conciliaires n'ont alors qu'une portée régionale.
3. Nicée 325 : le premier concile général
- Vers 320, le prêtre alexandrin Arius affirme que le Fils a été engendré avant la création du monde, mais qu'il n'est pas co-éternel au Père : « il y a un moment où il n'était pas ».
- L'empereur Constantin, soucieux de l'unité de l'Empire, convoque en 325 le concile de Nicée : 250 à 300 évêques, en grande majorité orientaux, réunis dans un de ses palais.
- Le Fils est déclaré consubstantiel au Père (homoousios, en grec), une formule imposée par Constantin pour établir l'unité doctrinale.
- Nicée impose aussi la célébration de Pâques le dimanche, en cohérence avec le jour du soleil devenu férié dans l'Empire ; Arius est exilé à Nicomédie.
4. Constantinople I (381) : la foi nicéenne réaffirmée
- Après Nicée, la majorité des évêques orientaux refusent le credo et une forme d'arianisme modéré (« le Fils est semblable au Père ») s'installe.
- L'empereur Théodose Ier, nicéen convaincu, convoque en 381 le concile de Constantinople : 150 évêques, tous orientaux.
- Le credo est complété par l'affirmation de la divinité du Saint-Esprit, ce que l'on récite aujourd'hui comme « symbole de Nicée » est en réalité le symbole de Nicée-Constantinople.
- Le concile pose les bases d'une géographie ecclésiastique en reconnaissant l'autorité de Rome, Constantinople, Alexandrie et Antioche.
5. Éphèse 431 : Nestorius contre Cyrille
- Nestorius, évêque de Constantinople, affirme qu'il y a deux personnes en Christ : le Logos (personne divine) et l'humanité (personne humaine), unies par conjonction (synapheia).
- Il refuse à Marie le titre de Théotokos (mère de Dieu) et propose Christotokos (mère du Christ).
- Cyrille d'Alexandrie répond que le Christ est une seule personne (hypostasis) dotée d'une nature divine et d'une nature humaine, c'est l'union hypostatique.
- Le concile est chaotique : Cyrille ouvre les débats avant l'arrivée de Jean d'Antioche, condamne Nestorius, se fait à son tour déposer par le camp adverse ; l'accord ne sera trouvé que deux ans plus tard, en 433, dans la « formule d'union ».
6. Chalcédoine 451 : une personne, deux natures
- Eutychès, un moine âgé, relance la controverse en affirmant que les deux natures du Christ se sont assimilées après l'union, la nature humaine se perdant dans la nature divine « comme une goutte d'eau dans la mer » : c'est le monophysisme.
- En 449, un concile à Éphèse (surnommé plus tard « brigandage d'Éphèse ») admet la pensée d'Eutychès dans la violence : Flavien de Constantinople, blessé dans la bagarre, meurt de ses blessures.
- L'empereur Marcien convoque en 451 le concile de Chalcédoine : Christ est reconnu « en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation ».
- Cette formule reste la référence pour la plupart des Églises, mais provoque des ruptures durables : les Coptes, les Éthiopiens et une partie des Syriens (Jacobites) refusent Chalcédoine.
7. Constantinople II (553) et III (681) : les derniers grands conciles
- Justinien convoque en 553 le 5e concile général pour tenter de rallier les monophysites, en insistant sur l'unité hypostatique du Christ, sans succès.
- Le débat glisse ensuite sur l'énergie et la volonté du Christ : Sergius de Constantinople propose une seule volonté (monothélisme) ; Sophronius de Jérusalem s'y oppose.
- Le concile de Constantinople III en 681 tranche : il y a en Christ deux activités et deux volontés distinctes, l'humaine étant subordonnée à la divine.
- Cette période s'achève avec les conquêtes arabes qui coupent une grande partie des chrétientés orientales de Constantinople (Syrie 635, Afrique du Nord 650, Espagne 711).
8. Ce que l'histoire des conciles nous enseigne
- Les conciles ont été guidés par un idéal d'unité doctrinale et ecclésiale, et sur les grandes questions christologiques et trinitaires, la majorité des chrétiens se retrouvent encore aujourd'hui.
- Ce désir d'unité a paradoxalement conduit à la division : la reconnaissance des patriarcats a cloisonné la réflexion et débouché sur de véritables luttes d'influence.
- Les conciles posent la question du césaropapisme : à partir de Théodose, et surtout de Justinien, l'empereur devient garant de l'orthodoxie et la destinée de l'Église se confond avec celle de l'Empire.
- Les débats montrent que la théologie est en grande partie une affaire de vocabulaire, d'abord emprunté à la philosophie grecque, puis progressivement chrétien et original.
Points à retenir
- Le mot « concile » vient du latin concilium : une réunion d'évêques et de théologiens qui décident des questions de doctrine et de discipline.
- Jusqu'au 4e siècle, les conciles n'ont qu'une portée régionale ; c'est Constantin qui, en 325 à Nicée, convoque le premier concile général pour trancher la controverse arienne.
- Six conciles généraux (Nicée I, Constantinople I, Éphèse, Chalcédoine, Constantinople II, Constantinople III) posent les grandes formulations trinitaires et christologiques encore reconnues aujourd'hui.
- Les conflits christologiques (Nestorius, Eutychès) ont laissé des divisions durables : Églises coptes, éthiopiennes, syriaques jacobites, arméniennes ne reconnaissent pas Chalcédoine.
- Comme le disait l'historienne Marie-Françoise Baslez, l'œuvre doctrinale des conciles peut être comprise « comme une théologie contextualisée, tant la confession de foi a souvent emprunté les méandres de l'histoire ».
Application personnelle
- Quelle place donnes-tu à la connaissance de l'histoire de l'Église dans ta compréhension de la foi ? Pourrais-tu approfondir l'un des grands conciles pour mieux saisir ce que tu confesses aujourd'hui ?
- Le credo de Nicée-Constantinople affirme la consubstantialité du Père et du Fils, et la divinité du Saint-Esprit. Prends-tu le temps de méditer chacune de ces affirmations, ou les récites-tu par habitude ?
- L'histoire des conciles montre à quel point les débats théologiques ont été traversés par des enjeux de pouvoir et de politique. Comment cela nourrit-il ton discernement face aux tensions actuelles dans l'Église ?
- Xavier Levieil rappelle que la théologie est en grande partie une affaire de vocabulaire. Quel effort fais-tu pour comprendre les mots-clés de ta foi (grâce, justification, sanctification, Trinité) avant de les employer ?
- La formule de Chalcédoine confesse un Christ « une personne en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation ». Que change concrètement pour toi cette confession dans ta prière et ton rapport au Christ ?
Versets cités
- Actes 15 · La réunion des apôtres et des anciens à Jérusalem
- Éphésiens 4 · La liste des ministères (apôtres, prophètes, évangélistes, pasteurs, docteurs)
- Apocalypse 2 · L'Église de Thyatire
À lire aussi
Questions fréquentes
Combien y a-t-il eu de conciles généraux entre le 1er et le 8e siècle ?
Sept conciles généraux (ou œcuméniques) sont reconnus par les catholiques et les orthodoxes sur cette période : Nicée I (325), Constantinople I (381), Éphèse (431), Chalcédoine (451), Constantinople II (553), Constantinople III (681) et Nicée II (787). Les protestants reconnaissent en général les six premiers mais pas Nicée II, qui valide le culte des images.
Pourquoi Actes 15 n'est-il pas considéré comme le premier concile général ?
Le texte d'Actes 15 décrit une réunion des apôtres et des anciens à Jérusalem pour trancher la question de la circoncision imposée aux païens convertis. Mais le vocabulaire technique du concile (synodos) n'y apparaît pas, et on ne trouve pas d'autres réunions semblables au 1er siècle. Ce n'est qu'à partir du 4e siècle, avec l'organisation des premiers conciles généraux, que l'événement de Jérusalem est relu comme un précédent, lecture reprise au Moyen Âge puis au 16e siècle en réaction au protestantisme.
Pourquoi certaines Églises orientales rejettent-elles le concile de Chalcédoine ?
Le concile de Chalcédoine (451) affirme que le Christ est une personne en deux natures. Les Églises coptes (Égypte), éthiopiennes, syriaques jacobites et arméniennes considèrent cette formule comme divisant le Christ. Elles préfèrent la formule de Cyrille d'Alexandrie, « une seule nature du Verbe incarné » (mia physis), qu'on appelle plus précisément le miaphysisme. Pour les Arméniens, ce refus a aussi une dimension politique : refuser Chalcédoine, c'était refuser l'hégémonie de Constantinople.
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