Introduction
Les mages, tu crois les connaître. Trois rois, des chameaux, des couronnes, des cadeaux, une étoile. Une belle image de Noël. Mais qu'est-ce que le texte biblique dit vraiment, et d'où viennent tous ces détails que tu vois sur les cartes et les crèches ? Cette conférence donnée au Tabernacle dans le cadre des « Soirées du 72 » remonte à la source : Matthieu 2, puis parcourt seize siècles de peinture pour montrer comment un simple récit biblique s'est chargé, au fil des siècles, de traditions, de symboles, de politique et même de reliques. Tu vas découvrir pourquoi un mage est devenu noir, pourquoi il n'y en a peut-être pas trois, et pourquoi la cathédrale de Cologne a été bâtie autour de leur souvenir.
Plan du message
1. Le texte biblique : ce que dit vraiment Matthieu 2
- Un seul évangile parle des mages : Matthieu 2.1-12. Luc, lui, raconte la naissance en détail mais ne parle pas des mages.
- Jésus est né sous le règne d'Hérode le Grand, mort en 4 avant Jésus-Christ. La conclusion s'impose : Jésus est né au plus tard en 4 avant Jésus-Christ. Le décalage vient d'un ajustement médiéval du calendrier, achevé par le pape Grégoire XIII.
- Le grec dit « lorsque Jésus était né », pas « Jésus était né ». Les mages sont donc arrivés quelque temps après la naissance. Au verset 11, ils entrent dans une maison, pas dans une étable.
- Le mot grec est magoi, traduit par « mages ». Chez Hérodote, ce sont des membres d'une tribu perse. Dans le livre de Daniel, ce sont des astrologues royaux. Le texte les dit venant de « l'Orient », sans plus de précision : Arabie ancienne, Perse ou Babylone sont les trois options les plus retenues.
- Le texte ne leur donne jamais le titre de roi. Il ne donne ni leur nombre, ni leurs noms.
- Pour l'étoile, l'hypothèse la plus plausible reste une conjonction Jupiter–Saturne en l'an 7 avant Jésus-Christ, associée dans l'Antiquité à la royauté.
- Les cadeaux (l'or, l'encens, la myrrhe), sont rares et précieux. Leur valeur est ce qui, plus tard, a fait naître l'idée que les mages étaient forcément riches, donc rois.
- Matthieu écrit pour les Juifs. Dès le début de son évangile, il installe une idée qui va être centrale : des païens viennent rendre hommage au Christ. Jésus n'est pas seulement le Sauveur d'Israël, il est le Sauveur des nations. C'est le même évangile qui se termine par l'envoi vers toutes les nations.
2. Ce que l'histoire de l'art a ajouté au récit
- La plus ancienne représentation connue se trouve dans les catacombes de Priscille à Rome (Capella Greca, IIIe–IVe siècle). Trois hommes en marche, quelque chose dans les mains, devant une femme assise avec un bébé. Extrêmement dépouillé, très proche du texte.
- Sur d'autres fresques et sarcophages du IVe siècle apparaît un quatrième personnage qui pointe vers l'étoile : le prophète païen Balaam, dont l'oracle annonce « un astre monte de Jacob, un sceptre surgit d'Israël » (Nombres 24.17). L'art fait déjà un renvoi théologique.
- Au IVe siècle apparaissent aussi les chameaux (cimetière de Sainte-Agnès, Rome). C'est plausible : les mages ont voyagé, il leur fallait porter des bagages.
- Le nombre trois s'impose avec Origène (IIIe siècle), aligné sur les trois cadeaux. Mais Jean Calvin, au XVIe siècle, s'oppose encore avec vigueur à cette fixation. Des traditions orientales parlent de douze mages, voire d'une caravane royale perse avec trois mille cavaliers et cinq mille fantassins.
- Les noms Gaspard, Balthazar et Melchior apparaissent vers l'an 500 dans un manuscrit grec, puis sur la mosaïque de Ravenne (Basilique Sant'Apollinare Nuovo, vers 565). C'est la première image datée où on lit les trois noms.
- Les bonnets phrygiens qu'ils portent sur les mosaïques romaines renvoient à la Perse : c'est un code visuel pour dire « ils viennent de l'Orient ».
- Entre le Xe et le XIIe siècle, les chameaux sont remplacés par des chevaux, associés au pouvoir. Les mages reçoivent des couronnes. Un motif nouveau apparaît : le mage qui enlève sa couronne pour la déposer devant l'enfant. Ce geste n'est ni biblique ni historique, il est politique. C'est le message visuel de l'époque : le pouvoir séculier doit se soumettre au pouvoir spirituel. L'orfèvre français Nicolas de Verdun (1150–1205) en donne un exemple net sur un émail champlevé.
- Béda le Vénérable, au VIIIe siècle, interprète les trois mages comme les trois âges de la vie (jeune, adulte, vieillard) et les trois continents connus au Moyen Âge (Afrique, Asie, Europe). L'idée met sept siècles à s'imposer dans la peinture.
- Il faut attendre 1461 environ pour voir apparaître un mage noir dans un tableau flamand. Puis Memling (1470–1472, Prado), un disciple de Memling, Mantegna : à partir de 1500, la scène est fixée pour toute l'Europe. Trois âges, trois continents, un mage noir, un mage d'âge moyen, un vieillard. Albrecht Dürer se peint lui-même en mage vers 1504.
- Les cadeaux ont eux aussi été interprétés. Le pape Léon le Grand (Ve siècle) donne la lecture qui restera classique : l'or est offert au Christ Roi, l'encens au Christ Dieu, la myrrhe au Christ homme mortel (elle sert à l'embaumement). C'est ce que reprennent tous les cantiques anglicans du temps de l'Avent.
3. Pourquoi la cathédrale de Cologne existe
- Selon la légende dorée de Jacques de Voragine (XIIIe siècle), c'est Sainte-Hélène, la mère de l'empereur Constantin, qui aurait retrouvé les reliques des mages au IVe siècle et les aurait transférées à Constantinople.
- De là, l'évêque Eustorge de Milan les aurait ramenées à Milan en 344 et déposées dans la basilique Sant'Eustorgio. Aujourd'hui, tu peux y voir un immense sarcophage vide.
- Vide, parce qu'en 1164, l'empereur allemand Frédéric Barberousse met la ville de Milan à sac. Son chancelier, Reinald von Dassel, archevêque de Cologne, ramène les reliques à Cologne.
- L'archevêque de Cologne était l'un des sept princes-électeurs du Saint-Empire romain germanique. Les reliques deviennent l'un des plus grands trésors du Moyen Âge. On ne parle plus des « trois rois mages », on parle des « rois de Cologne », et tout le monde comprend.
- La ville devient un centre de pèlerinage. Un successeur de Reinald von Dassel décide de reconstruire la cathédrale autour du reliquaire. C'est le reliquaire qui explique la cathédrale, pas l'inverse.
- Le reliquaire lui-même est l'œuvre de Nicolas de Verdun. C'est presque une basilique en miniature, âme de bois recouverte d'or, d'argent et de cuivre, avec 222 pierres précieuses au XIIIe siècle. Il en reste aujourd'hui 138 anciennes, plus 166 ajoutées lors des restaurations.
- En 1903, après un long débat entre les deux archevêques, celui de Cologne renvoie quelques ossements et morceaux de vêtements à Milan.
4. Ce que Matthieu voulait vraiment dire
- Pour Matthieu, la venue des mages sert d'abord à faire comprendre à ses lecteurs juifs que leur Messie est aussi celui des nations.
- Le contraste avec Luc est fort : chez Luc, ce sont des bergers, pauvres et marginaux, à qui apparaît l'ange. Chez Matthieu, ce sont des étrangers riches et puissants. Deux mondes convergent vers le même enfant pour l'adorer.
- Jacques Ellul, dans L'homme et l'argent, propose une méditation sur les bergers et les mages sous l'angle de l'argent qui vaut la peine d'être lue lentement.
- Même dans les traditions populaires qui ont dévié du texte (la galette des rois, le roscón de reyes en Espagne, la cavalcade à Sant'Eustorgio à Milan), il reste quelque chose de l'adoration originelle. Ce n'est pas rien.
Points à retenir
- Un seul évangile raconte l'épisode des mages : Matthieu 2.1-12. Tout le reste, le chiffre trois, les noms, les couronnes, les chameaux puis les chevaux, le mage noir, les âges, a été ajouté par la tradition et par l'histoire de l'art.
- Jésus est né au plus tard en 4 avant Jésus-Christ, sous le règne d'Hérode le Grand. Le décalage vient d'un ajustement médiéval du calendrier.
- Les mages ne sont pas des rois dans le texte biblique. On leur a mis des couronnes à partir du XIe siècle, en pleine bataille entre le pape et l'empereur, pour montrer que le pouvoir séculier doit se soumettre au pouvoir spirituel.
- Les trois âges et les trois continents, imaginés par Béda le Vénérable au VIIIe siècle, mettent sept siècles à s'imposer dans la peinture, à partir de 1461.
- Les cadeaux ont un sens théologique fixé par Léon le Grand : l'or pour le Roi, l'encens pour le Dieu, la myrrhe pour l'homme mortel.
- La cathédrale de Cologne a été construite autour d'un reliquaire d'orfèvrerie de Nicolas de Verdun, censé contenir les crânes des trois mages ramenés de Milan en 1164.
- Pour Matthieu, le sens fondamental de l'épisode est l'universalité : des païens venus d'Orient adorent le roi des Juifs. Le Sauveur d'Israël est aussi le Sauveur des nations.
Application personnelle
- Reprends Matthieu 2.1-12 avec un œil neuf. Fais la liste de ce qui est vraiment dans le texte et de ce que tu croyais y être. Qu'est-ce que ton imaginaire de crèche te faisait rajouter ?
- Les mages sont des étrangers, des païens, des astrologues. Le premier hommage rendu à Jésus dans l'évangile de Matthieu ne vient pas des religieux d'Israël, mais du dehors. Qui est-ce, dans ta vie, dont tu n'attendrais pas qu'il vienne adorer Christ, et que tu risques de mépriser ?
- La peinture chrétienne a été, pendant des siècles, un outil de propagande politique autant qu'un support de foi. Quand tu regardes aujourd'hui les images qui circulent dans les milieux chrétiens, es-tu capable de repérer ce qui vient du texte biblique et ce qui vient d'autres agendas ?
- Prends le temps de méditer sur les trois cadeaux avec la clé de Léon le Grand : l'or pour le Roi, l'encens pour le Dieu, la myrrhe pour l'homme mortel. Qu'est-ce que tu apportes toi-même à Jésus qui reconnaisse à la fois qu'il règne, qu'il est Dieu, et qu'il a souffert ?
- Lis les dernières pages de L'homme et l'argent de Jacques Ellul si tu peux le trouver. Laisse-toi déranger par le contraste des bergers et des mages, des pauvres et des riches, tous à genoux devant le même enfant.
Versets liés au thème
- Matthieu 2.1-12 (LSG)
- Michée 5.2 (LSG)
- Nombres 24.17 · L'astre de Jacob (LSG)
- Ésaïe 60.3 (LSG)
- Psaume 72.10 (LSG)
- Malachie 4.2 · Le soleil de justice (LSG)
- Matthieu 28.18-20 · Vers toutes les nations (LSG)
- Luc 2.8-20 · Les bergers (LSG)
Questions fréquentes
Étaient-ils vraiment trois, et étaient-ils vraiment des rois ?
Le texte biblique ne le dit pas. Il parle simplement de magoi venus d'Orient, sans nombre et sans titre royal. Le chiffre trois est calqué sur les trois cadeaux (or, encens, myrrhe) et s'impose avec Origène au IIIe siècle. Des traditions orientales, comme celle rapportée par Michel le Syrien au XIIe siècle, parlent de douze mages, voire d'une escorte perse de plusieurs milliers d'hommes. Le titre de « roi » est arrivé plus tard encore, à partir du Xe–XIe siècle, dans un contexte de bataille politique entre le pape et l'empereur, pour montrer que les rois s'inclinent devant le Christ. C'est théologiquement défendable, parce que Matthieu 2 fait résonner un thème royal fort et que l'Ancien Testament annonce des rois venant adorer le Messie (Ésaïe 60.3, Psaume 72.10). Mais ce n'est pas dans le texte de départ.
D'où vient l'idée qu'un mage était noir ?
Elle remonte à Béda le Vénérable au VIIIe siècle. Béda voit dans les trois mages une image de l'humanité entière : les trois âges de la vie, les trois continents connus au Moyen Âge (Afrique, Europe, Asie). L'idée est très belle, elle rejoint l'intention universelle de Matthieu. Mais il faut attendre environ 1461 pour la voir apparaître dans la peinture, dans un tableau flamand. Elle s'impose ensuite très vite : à partir de 1500, dans toute l'Europe, on peint un mage jeune et noir (Gaspard), un mage adulte à barbe noire (Balthazar) et un vieillard blanc (Melchior). Sept siècles séparent l'intuition théologique de sa diffusion visuelle.
Pourquoi la cathédrale de Cologne, et pas Bethléem ou Milan ?
Parce qu'un archevêque de Cologne, Reinald von Dassel, chancelier de l'empereur Frédéric Barberousse, a ramené en 1164 les reliques prétendues des mages depuis Milan, mise à sac par l'empereur. Ces reliques deviennent l'un des plus grands trésors religieux et politiques du Moyen Âge. Elles font venir un flot ininterrompu de pèlerins et donc de richesses à Cologne, au point qu'on ne parle plus des « trois rois mages », mais des « rois de Cologne ». C'est pour abriter dignement le reliquaire orfévré par Nicolas de Verdun qu'on décide, plus tard, de reconstruire complètement la cathédrale à ses dimensions actuelles. La cathédrale est bâtie autour du reliquaire, pas l'inverse. En 1903, Cologne a fini par renvoyer quelques ossements à Milan pour apaiser la vieille querelle.
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