Les évangéliques français à la conquête du monde

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Introduction

Depuis les années 2000, un mot revient dans les médias français dès qu'on parle des évangéliques : conquête. Livre-choc de Patrice de Plunkett, élection de Donald Trump, arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, reportage Arte de 2023 : à chaque cycle, la même question ressurgit. Lors de cette Soirée du 72, à l'Église baptiste de Paris centre, l'historien et pasteur Alexandre Antoine, professeur à la Faculté de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, prend le temps de démêler le vrai du caricatural. Et il te renvoie une question inconfortable : si toi, tu étais majoritaire, si on touchait à tes valeurs judéo-chrétiennes, ne serais-tu pas toi aussi tenté par le pouvoir ?

Plan du message

1. Comprendre le contexte américain avant de juger

  • Aux États-Unis, le protestantisme est historiquement majoritaire, là où en France les évangéliques représentent à peine 1 % de la population.
  • La nation américaine s'est fondée sur le refus des modèles de chrétienté européens, avec une « laïcité de protection » (Premier Amendement) très différente de la nôtre.
  • Deux mouvements évangéliques nés au début du XXe siècle marquent le paysage : les fondamentalistes (défense des points doctrinaux et éthiques : inerrance biblique, mariage hétérosexuel, défense de la vie) et les pentecôtistes-charismatiques (miracle, évangélisation totale, retour imminent du Christ).
  • Le missiologue Peter C. Wagner théorise dans les années 80 la « troisième vague » pentecôtiste et la Nouvelle Réforme Apostolique : des apôtres à forte aura, un marketing spirituel emprunté à Rushdoony, et l'idée qu'il faut influencer les Sept Montagnes (Église, éducation, médias, gouvernement, culture, arts, économie) pour amener le règne du Christ.
  • C'est ce qu'on appelle le dominionisme : dominer non par les armes, mais par l'influence, en s'insérant dans toutes les sphères de la société. Donald Trump, élu en 2016, y trouve un réservoir de voix, d'où les images de Paula White priant pour lui à la Maison-Blanche.

2. Et la France dans tout ça ?

  • Nous sommes une minorité (environ 3 % de protestants, autour de 1 % d'évangéliques), donc la tentation directe du pouvoir n'effleure pas nos pensées.
  • Notre pays porte plusieurs siècles de chrétienté : de Constantin à Charlemagne, de Hugues Capet à Saint-Louis et à la monarchie de droit divin. L'école nous a appris à s'en méfier.
  • Notre laïcité française n'est pas une laïcité de protection, mais une laïcité de séparation : on nous rappelle sans cesse que politique et religion ne se mélangent pas.
  • Mais la séparation est-elle vraiment nette ? Les débats sur les crèches en mairie, la loi « séparatisme » d'août 2021, l'impression que la laïcité devient elle-même une religion : tout cela montre que les frontières sont plus poreuses que le discours officiel ne le laisse croire.

3. Faut-il défendre un « modèle judéo-chrétien » ?

  • Nous sommes héritiers d'une société construite sur l'alliance politique-religieux : cet héritage a propulsé des valeurs chrétiennes, mais il a aussi produit des pages sombres.
  • Tant que ton quotidien se déroule sans heurt, tu ne cherches pas le pouvoir. Mais si on touche à tes valeurs (mariage, fin de vie, GPA), restes-tu aussi démocrate ? La Manif pour tous a montré que non, pas toujours.
  • L'exercice du maire évangélique : le premier jour, un pasteur demande un terrain. Le lendemain, un imam. Le troisième jour, une association sataniste. Où s'arrête ta cohérence démocratique ?
  • Trois remarques : (1) historiquement, l'alliance politique-religieux n'a jamais bien fini ; (2) Jésus, dans les Évangiles, refuse qu'on le fasse roi tout en dénonçant l'injustice ; (3) Calvin l'a bien vu : seul le Christ peut porter les trois offices de roi, prophète et prêtre. Aucun être humain ne peut cumuler cela.
  • Jérémie 29.7 (« désirez le bien de la ville ») ne t'appelle pas d'abord à la mairie, mais à faire le bien de la ville par tes actions concrètes, sociales, quotidiennes.

4. Un monde sous influence : apprendre à détecter

  • Internet a fait tomber les frontières théologiques. Une prédication américaine, un discours politique, un chant de louange : tout circule, et sans formation, tu ne détectes plus les vocabulaires de domination.
  • Les dénominations aussi sont tombées : le mur de Berlin théologique n'existe plus. On peut fréquenter toutes les églises évangéliques, mais encore faut-il un peu de « géographie évangélique » pour comprendre ce qu'on écoute.
  • La musique est un vecteur d'influence sous-estimé. Alexandre cite le chant « Je suis né pour influencer », traduction française qui déplace le sens de l'original anglais et injecte le vocabulaire dominioniste jusque dans nos temps de louange.
  • Olivier Roy, dans La sainte ignorance, met le doigt sur une vraie fragilité : le protestantisme évangélique francophone souffre d'un déficit d'intellectualisme théologique. Sans profondeur, tu passes sous influence sans le voir.
  • Le secteur théologique évangélique en Europe francophone est sinistré : pas assez de vocations, pas assez de penseurs. C'est un enjeu pour toi, pour ton église, pour la génération qui vient.

Points à retenir

  • Le titre « les évangéliques à la conquête du monde » est un raccourci : il faudrait dire « des évangéliques », car cette frange politique ne représente qu'une partie d'une forêt très diverse.
  • Le dominionisme n'est pas un fantasme complotiste : c'est une théologie née de la troisième vague pentecôtiste, structurée autour des Sept Montagnes, qui vise à influencer toutes les sphères de la société.
  • La différence entre les États-Unis et la France tient à trois choses : majorité contre minorité, refus de la chrétienté contre héritage de chrétienté, laïcité de protection contre laïcité de séparation.
  • Historiquement, l'alliance entre pouvoir politique et pouvoir religieux n'a jamais bien fini. Cette leçon mérite d'être méditée avant de rêver de conquête.
  • Seul le Christ peut porter à la fois l'office de roi, de prophète et de prêtre. Aucun homme, aucun parti, aucune église ne peut prétendre cumuler ces trois offices.
  • Cultiver ton jardin historique, théologique et spirituel (à l'image du Christ), vaut mieux que courir après une influence culturelle qui te dévorera.

Application personnelle

  1. Quand tu écoutes une prédication en ligne, un podcast américain ou un chant de louange, prends-tu le temps de repérer d'où vient le vocabulaire, surtout quand il parle d'« influencer », de « prendre autorité » ou de « conquérir » ?
  2. Si tu étais maire ou député demain, et qu'un imam, un rabbin ou une association athée venait te demander la même chose qu'un pasteur, ta réponse serait-elle identique ?
  3. Sur quel sujet (mariage, éducation, fin de vie, avortement, laïcité), es-tu prêt à renoncer à la démocratie pour « défendre » tes valeurs ? Cette limite dit quelque chose de ta théologie du pouvoir.
  4. Comment appliques-tu Jérémie 29.7 dans ta ville concrètement ? Par une action sociale, un engagement associatif, un service invisible, plutôt qu'un rêve d'influence médiatique ?
  5. Que fais-tu pour te former théologiquement (au-delà de ton église locale), afin de ne pas passer sous influence sans le voir ?

Versets cités

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Questions fréquentes

Qu'est-ce que le dominionisme et les « Sept Montagnes » ?

Le dominionisme est une théologie née dans les milieux pentecôtistes-charismatiques américains de la troisième vague, autour du missiologue Peter C. Wagner. Elle enseigne que les chrétiens doivent « dominer » (non par les armes, mais par l'influence), sept sphères de la société : Église, éducation, médias, gouvernement, culture, arts et économie. Cette influence anticiperait le règne du Christ. Alexandre Antoine rappelle que cette doctrine a été fortement mobilisée dans le soutien évangélique à Donald Trump aux États-Unis et à Jair Bolsonaro au Brésil.

Les évangéliques français sont-ils vraiment « à la conquête du monde » ?

Non, pas au sens où le documentaire d'Arte le laisse entendre. En France, les évangéliques sont une minorité (environ 1 % de la population), la laïcité de séparation encadre leur action publique, et l'héritage de la chrétienté rend les alliances politique-religieux culturellement suspectes. Mais la question n'est pas complètement close : si tu étais majoritaire, si tes valeurs judéo-chrétiennes étaient remises en cause, ne serais-tu pas toi aussi tenté par l'influence politique ? La Manif pour tous a montré que la tentation existe.

Pourquoi Alexandre Antoine insiste-t-il autant sur la formation théologique ?

Parce que le monde évangélique francophone est particulièrement exposé aux influences américaines par Internet, les médias sociaux, la musique de louange et les réseaux d'églises. Sans formation historique et théologique, il devient très difficile de détecter le vocabulaire dominioniste qui s'infiltre. Alexandre cite Olivier Roy et son livre La sainte ignorance : quand on sépare la foi de la profondeur intellectuelle, on finit par passer sous influence sans le voir. Il appelle à soutenir les carrières de théologiens et théologiennes en Europe francophone.

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