État, chrétien et solidarité : repères bibliques

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Introduction

La France est un pays de protection sociale. La redistribution par la puissance publique semble aller de soi, et l'égalité figure au cœur de la devise républicaine. Mais un certain nombre de chrétiens, notamment outre-Atlantique, contestent au nom de la Bible l'idée que la solidarité envers les plus faibles relève directement, principalement ou habituellement de la compétence de l'État. Que dit vraiment l'Écriture ? Dans cette conférence donnée à l'Église du Tabernacle (Paris 18e) dans le cadre des Soirées du 72, Daniel Hillion, directeur des études au SEL (Service d'Entraide et de Liaison), propose des repères bibliques pour réfléchir au rôle de l'État en matière de solidarité, sans chercher à démontrer que la Bible est "de droite" ou "de gauche", mais pour montrer comment les questions se posent quand on part de l'Écriture.

Plan du message

1. Comment se référer à l'Écriture pour parler d'État et de solidarité

  • Certains chrétiens veulent raisonner en sola scriptura sur les questions sociales et politiques, comme ils le font en théologie, c'est notamment l'approche du courant théonomiste, pour qui la loi civile de l'Ancien Testament devrait servir de norme pour toute société.
  • De telles positions favorisent presque toujours un État minimal, parce que l'Israël ancien était une société très peu étatisée (Émile Nicole).
  • Daniel Hillion propose une autre approche : la Bible n'est pas un manuel social, économique, politique ou écologique. Elle ne fournit pas d'indication technique précise sur ce que l'État doit faire ou ne pas faire.
  • En revanche, elle nous donne des principes très généraux, d'une validité universelle, à partir desquels nous pouvons réfléchir, grâce notamment à la grille création / chute / rédemption.

2. Création : l'autorité politique relève-t-elle de la nature humaine ?

  • La Confession Belgica rattache l'autorité politique à la chute : Dieu l'a instituée "à cause de la dépravation du genre humain", pour "punir les méchants et maintenir les gens de bien".
  • Daniel Hillion, lui, la rattache à la création, en s'appuyant sur le mandat créationnel de Genèse 1 : être fécond, multiplier, remplir la terre, la soumettre. Ce mandat est nécessairement collectif, aucun individu, aucune famille, aucun groupe restreint ne peut à lui seul l'accomplir.
  • Dieu a mis entre les humains un "lien de société" (Calvin). L'unité du genre humain n'est ni un contrat, ni un simple fait biologique : c'est un lien d'humanité posé par Dieu. Nous ne sommes pas des individus fondamentalement isolés qui choisiraient de s'associer.
  • La solidarité est d'abord un fait de notre création : "ce n'est pas ma main qui a choisi d'être solidaire avec mon pied, c'est comme ça." Ce fait doit ensuite se traduire dans nos actes.
  • Accomplir le mandat créationnel collectivement suppose d'être organisé, structuré, coordonné. En ce sens, il faut une autorité politique, dont le rôle le plus fondamental est de canaliser l'accomplissement du mandat créationnel dans ses aspects collectifs larges.

3. L'image du berger : Ézéchiel 34

  • L'image biblique la plus parlante pour éclairer le rôle de l'autorité politique est celle du berger, particulièrement développée en Ézéchiel 34.
  • Le berger donne la direction au troupeau et délimite le terrain sur lequel les brebis peuvent se mouvoir. C'est la fonction "création".
  • Après la chute, une nouvelle fonction s'ajoute : la fonction répressive. Le berger doit juger entre agneau et agneau, protéger les faibles des forts qui les blessent (Ézéchiel 34.20-22).
  • Mais le berger ne se contente pas de protéger l'intégrité physique des faibles : il se soucie aussi de leurs conditions de vie. Il doit "fortifier celles qui sont faibles, soigner celle qui est malade, ramener celle qui s'égare, chercher celle qui est perdu" (Ézéchiel 34.4).

4. La chute : la fonction répressive de l'État

  • Romains 13 et 1 Pierre 2 mettent en avant la fonction répressive : l'autorité est là pour punir ceux qui font le mal.
  • Le côté positif y semble assez restreint, "approuver ou louer ceux qui font le bien". Aucun mot explicite sur un devoir d'organiser la solidarité ou de réduire les inégalités. Les impôts dont parle Romains 13 ne sont pas ceux d'un État providence.
  • Certains chrétiens américains présentent alors l'État comme un simple arbitre : il fait respecter les règles du jeu, il ne joue pas. Les acteurs de la société civile (individus, familles, églises, associations), se chargent d'être solidaires.
  • Cette image contient une part de vérité : la justice biblique se pratique bien plus qu'elle ne s'établit. Elle concerne d'abord nos actes ("pratique la justice") plutôt que la situation du monde ("rends le monde juste").
  • Mais cette image a aussi une limite sérieuse : la vie en société n'est pas un jeu. C'est l'accomplissement d'une vocation divine. Le berger ne peut pas se contenter d'observer en spectateur pendant qu'une brebie forte réduit une brebie faible à une condition misérable, tant qu'elle respecte les règles.

5. Loi de Moïse, sanctions et solidarité

  • Un argument des chrétiens qui plaident pour un État minimal : dans la loi de Moïse, quasiment aucune disposition concernant les pauvres n'est explicitement assortie d'une sanction civile. Le glanage, le jubilé, la dîme de la 3e année ne prévoient pas de recours juridique en cas de désobéissance.
  • Cet argument a une force : il faut distinguer entre ce qui est légal et ce qui est moral. L'État n'a pas à punir tous les péchés, ni à inscrire dans la loi tout ce qui relève des commandements de Dieu. "Tu ne convoiteras pas" ne relève pas du Code civil.
  • Mais cet argument a aussi une limite : rien dans l'Écriture n'énonce ce principe comme critère décisif. Le roi de l'Ancien Testament pouvait ajouter des sanctions non prévues dans la loi de Moïse (les prisons apparaissent d'ailleurs dans l'Ancien Testament sans qu'aucune peine de prison ne soit prévue dans la Torah).
  • Dans une société très communautaire, la pression sociale pouvait suffire là où, dans une société individualiste comme la nôtre, il faut peut-être davantage d'État.
  • Certaines dispositions de la loi (dîme de la 3e année (Deutéronome 14), jachère de la 7e année), supposent déjà un fonctionnement communautaire d'une certaine ampleur, proche d'une forme de redistribution.

6. Rédemption : grâce commune et rôle de l'État

  • Le rôle de l'État s'inscrit dans la grâce commune, cette action par laquelle Dieu restreint le péché, ses conséquences, et rend possible la vie dans un monde déchu.
  • Paul demande de prier pour les autorités "afin que nous menions une vie paisible et tranquille en toute piété et dignité" (1 Timothée 2.1-4). Un but central du grand empire romain, dit Ron Sider, est de fournir un espace pour la proclamation de l'Évangile.
  • Mais la grâce commune n'est pas la grâce du salut. Le rôle de l'État n'est pas de communiquer la grâce du salut, ni d'instaurer le Royaume de Dieu.
  • Daniel Hillion refuse à la fois de faire de la loi civile de l'Ancien Testament la norme de la loi civile de la France, et de faire du Sermon sur la Montagne la norme de la loi civile. La tentation aujourd'hui, dit-il, ce n'est peut-être pas tant l'idolâtrie de l'État providence, mais d'attendre de l'État ce qui est de l'ordre de la venue du Royaume.

Points à retenir

  • La Bible n'est pas un manuel technique de politique économique, mais elle propose des principes universels qui éclairent la question de l'État et de la solidarité.
  • La solidarité n'est pas un choix : c'est un fait de notre création. Dieu a mis un lien de société entre nous, avant tout contrat.
  • Le rôle fondamental de l'autorité politique, à la lumière de la Bible, est de canaliser l'accomplissement du mandat créationnel dans ses aspects collectifs larges, protéger, coordonner, rendre la justice, et parfois organiser la solidarité.
  • L'image de l'"État arbitre" a une part de vérité, mais elle échoue à rendre compte de l'image biblique du berger, qui soigne, ramène et fortifie les faibles.
  • La tentation la plus grande de notre modèle social français n'est peut-être pas d'idolâtrer l'État providence, mais d'attendre de lui ce que seul le Christ peut donner : la réconciliation, la paix, la vie abondante.

Application personnelle

  1. Quelle est ta réaction spontanée quand on parle du rôle de l'État dans la solidarité ? D'où vient-elle, de ton contexte, de tes intérêts, de tes convictions politiques, ou d'une réflexion à partir de l'Écriture ?
  2. Est-ce que tu perçois la solidarité d'abord comme un choix libre, ou comme un fait de ta création qui te relie aux autres avant tout contrat ?
  3. À quel niveau se joue ta propre pratique de la solidarité : générosité personnelle, engagement dans ton église, soutien à des associations, participation citoyenne ?
  4. Est-ce que tu attends parfois de l'État ce qui est de l'ordre du Royaume (la réconciliation, la restauration, la vie abondante), plutôt que de le chercher dans la rencontre avec Jésus ?
  5. Comment ton église peut-elle être le type de communauté dont l'amour mutuel "déborde dans la société et y accomplit un type de bien qui ne peut résulter que de la rencontre avec Jésus" ?

Versets cités

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Questions fréquentes

La Bible enseigne-t-elle qu'un État providence est légitime ?

La Bible ne fournit pas de mode d'emploi précis pour l'organisation économique d'un pays. Daniel Hillion défend qu'aucun principe biblique n'interdit à un État d'organiser un système de protection sociale ou de financer une aide publique au développement, si c'est ce qui est le plus approprié dans un contexte donné. Mais la Bible n'oblige pas non plus à ce modèle : ce qui est essentiel, c'est que le rôle de l'autorité politique reste de canaliser l'accomplissement du mandat créationnel, et non d'instaurer le Royaume de Dieu.

L'argument théonomiste, qui veut appliquer la loi de Moïse comme norme civile, est-il biblique ?

Daniel Hillion prend ses distances avec cette approche. Il rappelle que l'Israël ancien avait un statut unique (à la fois peuple de Dieu et peuple ethnique-politique), et que la loi civile de l'Ancien Testament avait un rôle typologique préparatoire au Christ. Vouloir la transposer directement à la France du XXIe siècle, c'est se faire illusion sur le sens même de la présence de ces textes dans l'Écriture.

Comment le chrétien peut-il vivre concrètement la solidarité aujourd'hui ?

La contribution unique du chrétien se joue d'abord au niveau interpersonnel, parce que son cœur a commencé à être transformé par la grâce. L'Église est un type de communauté où l'amour mutuel (le "commandement nouveau"), devrait être d'une intensité telle qu'il déborde dans la société. Face à l'immensité du problème de la pauvreté, "la solution la plus radicale reste la rencontre personnelle avec Jésus". Cela n'empêche pas les chrétiens de contribuer aux débats sociaux, mais leur premier terrain de solidarité, ce sont les relations concrètes qu'ils vivent avec ceux qui les entourent.

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