Chagall et l'homme de douleurs

7 min de lecture

Introduction

Marc Chagall est souvent rangé du côté du peintre juif joyeux, celui des mariés qui volent, des chèvres en apesanteur et des bouquets colorés. Ce soir-là, dans le cadre des Soirées du 72, Martin Slaborn (pasteur, interprète à la Cour de justice de l'Union européenne et fin connaisseur de l'art), te propose un tout autre visage de Chagall : le peintre qui a réalisé plus d'une centaine de crucifixions en un demi-siècle. Pourquoi un artiste juif a-t-il autant peint le Christ en croix ? Que dit-il aux chrétiens qui regardent ses toiles pendant la Passion ? Cette conférence, donnée pendant les 40 jours du Carême, t'invite à lire Chagall en profondeur, sans le réduire ni à un décorateur d'opéra ni à un peintre confortable.

Plan du message

1. Golgotha (1912) : la première évocation d'un jeune peintre de 25 ans

  • Chagall a 25 ans et vit à Paris. Il peint sa première crucifixion, Golgotha (Christos dem Gekreuzigten gewidmet), dans un style qui emprunte au cubisme et à l'influence de Robert Delaunay.
  • Le Christ y apparaît bleu pâle sur fond vert sombre, avec des proportions d'enfant : « Je voulais représenter le Christ enfant innocent », dira Chagall en 1949.
  • Deux personnages à ses pieds (peut-être ses parents), , un homme qui s'en va avec une échelle, et un rameur dans une barque qui traverse un fleuve.
  • Le père Benetto, oratorien, y voit le passage d'une rive à l'autre : « Chagall nous amène toujours vers un ailleurs. Il est un passeur. »

2. Le Christ, symbole d'une souffrance humaine générale ?

  • Deux toiles seulement plaident dans ce sens : Obsession (1943) et Résurrection au bord du fleuve (1947).
  • Fait rare chez Chagall : le corps y est peint en position horizontale, presque couchée.
  • Martin défend une thèse personnelle : il s'agit plutôt de crucifiés que de crucifixions, un Christ isolé, en dehors du contexte narratif de la Passion.
  • Ce sont les seuls tableaux de Chagall où le Christ apparaît ainsi ; le reste de l'œuvre pointe vers un tout autre message.

3. Le Christ, symbole du peuple juif souffrant (années 1930-1940)

  • Après un voyage en Palestine commandé par un éditeur d'art, Chagall multiplie les crucifixions dans les années 30. Le Christ y devient explicitement le « type du martyre juif », comme il l'écrit lui-même.
  • La Crucifixion blanche (1938), peinte au moment de la Nuit de Cristal (Kristallnacht), rassemble tous les signes : châle de prière (talit) autour des reins du Christ, maisons juives en flammes, Torah emportée, ménorah au pied de la croix, bateau qui coule (allusion probable au drame du Struma).
  • La Crucifixion en jaune, peinte à New York en pleine guerre, montre le Christ portant les phylactères (tefillin), à côté d'une immense Torah verte et d'un ange qui souffle dans le shofar.
  • Chagall répond au critique juif John McBee, qui l'accuse d'avoir trahi son peuple : le peintre était assez indépendant d'esprit pour choisir son propre symbole, quitte à être mal compris.
  • Cette période culmine avec La Guerre (1964-1966, Kunsthaus de Zurich) : la croix, très sombre, est reléguée en haut à droite, comme un écho d'un Dieu qui souffre avec son peuple.

4. Crucifixion et autoportrait : Chagall comme Christ

  • À partir des années 40, Chagall glisse de l'identification symbolique à l'identification personnelle. Il ne se contente plus de peindre le Christ juif : il s'associe à lui.
  • Dans la Descente de croix (1941), la plaque INRI est remplacée par « Marc Ch. » : c'est le corps de Chagall qui est descendu de la croix, un ange lui tend une palette de peintre. Un théologien autrichien, Jakob Bagnoud, y lit l'artiste « configuré au Christ » et appelé à ne pas se taire.
  • Le poème Le peintre crucifié, écrit par Chagall lui-même, confirme cette lecture : « Tu m'as abandonné, mon Dieu, pourquoi ? Je cours vers mes pinceaux secs et je suis crucifié comme le Christ. »
  • Le triptyque Résistance / Résurrection / Libération (repeint entre 1937 et 1952) traverse tout le drame : la souffrance à gauche, la crucifixion au centre, puis la joie retrouvée à droite, où la croix disparaît presque, chassée hors du tableau par la fête et la vie.
  • Dans Devant le tableau (1968-1971), Chagall a 84 ans. Son nom apparaît en hébreu sur la croix, et sa main est posée sur son cœur, « comme celui qui donne sa vie pour ses amis ».

5. Le Christ, symbole de l'espérance : L'Exode (1952-1966)

  • Dernier tableau de la conférence : L'Exode, commencé en 1952, achevé en 1966. Le Christ jaune, immense, plane au centre au-dessus d'une foule juive en bleu et blanc.
  • Chez Matthieu, Jésus est présenté comme le nouveau Moïse : 40 jours dans le désert, sermon sur la montagne comme nouveau don de la loi, transfiguration où il parle avec Moïse et Élie.
  • Le mot clé se trouve en Luc 9.31 : les traducteurs disent « son départ », mais le texte grec dit littéralement « son exode ». Jésus discute avec Moïse et Élie de son exode, qu'il allait accomplir à Jérusalem.
  • Le halo autour du corps du Christ (élément visuel dominant), indique que la croix n'est plus seulement une horreur, mais le centre du destin d'Israël et de l'histoire du monde.
  • Jean-Michel Foray conclut : ce Christ salvateur « raconte qu'en dépit des villages incendiés, un salut reste possible ».

6. Synthèse : une triple interpellation pour le chrétien qui regarde Chagall

  • Notre Seigneur est issu du peuple juif. Il est fils d'Abraham, fils de David, fils de l'homme.
  • La souffrance du peuple juif (et de tous ceux qui souffrent, en particulier dans les guerres), n'est pas étrangère au Christ. Il souffre avec eux.
  • Le Christ est le Serviteur souffrant annoncé par Isaïe. En le plaçant en croix au milieu des atrocités, Chagall rappelle que le Christ appelle à la réconciliation avec Dieu, seule solution au péché.

Points à retenir

  • Chagall a peint plus d'une centaine de crucifixions : ce n'est pas une obsession morbide, c'est une réflexion théologique cohérente sur plus de cinquante ans.
  • Le Christ de Chagall est presque toujours juif : châle de prière (talit) autour des reins, parfois tefillin sur le front, souvent une Torah à ses côtés.
  • Les crucifixions des années 30 et 40 sont un appel adressé aux chrétiens : « Regardez donc ce que l'on fait au peuple de votre Sauveur. »
  • Dans plusieurs autoportraits, Chagall s'associe personnellement au crucifié, non pour se prendre pour Dieu, mais pour dire qu'un artiste, comme un prophète, porte sa croix.
  • Chez Chagall, la croix n'est jamais sans espérance : une lampe, une ménorah, un halo, ou un ange qui tend une palette rappellent que Dieu souffre avec les siens et qu'un salut reste possible.

Application personnelle

  1. Quand tu regardes une œuvre d'art qui semble te dérouter ou te déranger, prends-tu le temps de chercher la logique interne de l'artiste, ou tu passes ton chemin trop vite ?
  2. La douleur des chrétiens face à l'antisémitisme historique (que Chagall met en peinture), parvient-elle à te toucher, à te faire prier, à te faire réfléchir concrètement ?
  3. Le Christ que tu contemples est-il aussi le Christ juif, fils d'Abraham et fils de David, ou l'as-tu inconsciemment détaché de son peuple d'origine ?
  4. Face aux villages incendiés d'aujourd'hui (les guerres actuelles, les persécutions), , où places-tu la croix dans ton regard sur le monde ?
  5. Comment ta vie, comme celle de Chagall à travers ses toiles, peut-elle devenir un « appel aux consciences », un signe de réconciliation possible avec Dieu ?

Versets cités

À lire aussi

Questions fréquentes

Pourquoi Chagall, artiste juif, a-t-il autant peint le Christ en croix ?

Chagall lui-même l'a expliqué : « Pour moi, le Christ a toujours symbolisé le vrai type du martyre juif. » Dès 1908, sous le choc des pogromes russes, il commence à utiliser cette figure. Dans les années 30 et 40, face à la montée du nazisme, la Nuit de Cristal et la Shoah, il en fait le symbole central du peuple juif souffrant. C'est aussi un appel adressé aux chrétiens : reconnaître dans le corps juif crucifié celui de leur propre Sauveur.

Peut-on parler de foi chrétienne chez Chagall ?

Martin Slaborn ne va pas jusqu'à faire de Chagall un théologien chrétien. Mais il montre que Chagall lit la Bible entière (Ancien et Nouveau Testament), , qu'il réalise de nombreux vitraux pour des églises chrétiennes, et que certaines de ses toiles (comme L'Exode ou la Ligature d'Isaac avec Jésus portant sa croix en arrière-plan) témoignent d'une véritable réflexion théologique, indépendante et personnelle.

Que faire, comme chrétien, de la douleur juive face à l'antisémitisme historique ?

Martin Slaborn le dit sans détour : quand un critique juif comme John McBee écrit en 2011 que des siècles d'antisémitisme chrétien ont détruit toute conscience possible, il faut d'abord entendre cette douleur, la comprendre, et prier en tant que chrétien. Placer le Christ en croix au milieu des souffrances de son peuple, comme le fait Chagall, rappelle à l'Église son enracinement juif et l'appelle à la compassion, pas à la défense de soi.

Toutes les prédications sur « Engagement »

Ne rate aucune prédication de Église Évangélique Baptiste de Paris-Centre

Un résumé clair à chaque nouveau message, directement chez toi.

pour prendre des notes et poser une question.

Sur le même thème

Message publié par Église Évangélique Baptiste de Paris-Centre. Retrouve l'intégralité de l'enseignement sur sa chaîne.

← Retour au Journal

Chagall et l'homme de douleurs | Efficient Church