Matthieu 9 : regarder les foules avec les yeux de Jésus

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Introduction

« Peut-on vivre dans une société si polarisée que ses membres gardent intacte leur capacité à compatir avec des individus concrets, mais perdent peu à peu la capacité de compatir avec des groupes entiers ? » C'est avec cette question que Pedro Zamora, présenté comme « notre frère » par le pasteur de la Primera Iglesia Evangélica Bautista de Madrid (PIEB Lacy), ouvre son message intitulé « Le regard de Jésus ».

Avant la prédication, l'assemblée a écouté une chanson de Santiago Benavides qui porte le même titre : « Comment est le regard de Jésus ? » Elle répond : il regarde avec l'amour d'un père pour son enfant, en voyant l'histoire qui se cache derrière chaque personne.

Le texte est celui de Matthieu 9:35-38. Jésus fixe son regard sur les foules, il est ému de compassion et il voit des brebis sans berger, mais aussi une moisson abondante. Pedro Zamora en tire une question simple et dérangeante : comment regardes-tu les gens ?

Plan du message

1. Quand les groupes remplacent les visages

  • Nous connaissons le contexte de polarisation dans lequel nous vivons, et les chrétiens n'y échappent pas. La question vaut aussi pour nous : pouvons-nous perdre la capacité de compatir avec des groupes entiers ?
  • Le philosophe français Gabriel Marcel, dans Les hommes contre l'humain, explique que nos catégories pour analyser la société sont utiles, mais qu'elles peuvent finir par remplacer les personnes. On ne voit plus des individus avec une biographie, des convictions et des souffrances, seulement les représentants d'un groupe, selon l'étiquette qu'on lui a collée.
  • Le penseur juif Martin Buber, dans Je et Tu, distingue la relation « je-tu », de personne à personne, où la présence de l'autre t'interpelle, et la relation « je-cela », où l'autre devient un objet que l'on peut classer, manier et contrôler.
  • « N'ayez pas peur, je ne vais pas partir sur des chemins philosophiques », dit le prédicateur. C'est avec cette question de départ qu'il invite à méditer sur le regard de Jésus.

2. Un regard qui prolonge celui de Dieu

  • Exode 3 est un texte fondateur pour Israël, et donc pour l'Église : Dieu voit la souffrance de son peuple, il entend son cri et il descend pour le délivrer. C'est un regard qui met en action.
  • Jésus s'inscrit dans ce regard en Matthieu 9:35-38. Il parcourt les villes et les villages, enseigne, annonce la bonne nouvelle du royaume, guérit, puis, fixant son regard sur les foules, il est ému de compassion parce qu'elles sont fatiguées et abattues, comme des brebis sans berger.
  • Jésus voit des brebis et une moisson, celle de l'orge pour faire le pain. C'est le regard de quelqu'un qui a grandi en Galilée, dans une économie familiale où agriculture, élevage et artisanat vont de pair, et qui connaît la peine de faire vivre ces exploitations.
  • Pour ces bergers et ces paysans, le troupeau et la récolte étaient plus qu'un bien économique, ils donnaient sens à leur vie. Jésus ne regarde pas les foules comme un moyen d'obtenir quelque chose : il voit quelqu'un dont prendre soin.
  • Le pape François disait que Jésus « sentait la brebis ». Depuis Matthieu 4, Jésus n'est pas resté à distance des foules, il a été au milieu d'elles. Il a souffert avec ceux qui souffrent, ses entrailles sont remuées et il partage l'état de ses brebis.

3. Voir ou regarder : comment regardes-tu les gens ?

  • Certaines versions traduisent « en voyant les foules », comme si Jésus passait par là. Pedro Zamora traduit « fixant son regard » : c'est un regard réfléchi, intentionnel.
  • Voir est naturel et peut être circonstanciel. Regarder est intentionnel : on commence à distinguer les profils. « Comment est-ce que je vois les gens ? Mieux vaut ne pas le dire. Mais comment est-ce que je les regarde ? Cela, je peux le contrôler, le discipliner un peu plus. »
  • Il prend l'exemple de son train de banlieue : à Cantoblanco, une masse d'étudiants monte « comme des pirates à l'abordage ». Sa première pensée : « Ces gens-là, quel manque de respect ! » Une étudiante de l'église lui a ensuite dit : « J'en fais partie. »
  • Aimer son prochain, on le comprend : le bon Samaritain a eu compassion du blessé, et la compassion est l'amour en action. On pense aussi à la brebis perdue, pour laquelle le berger laisse les quatre-vingt-dix-neuf. Mais est-il possible d'aimer la foule ? Le prédicateur reconnaît que le texte l'a piqué dans sa conscience, car son propre regard est plutôt distant.
  • Aujourd'hui, notre sens de la vie privée est très aigu, la mobilité sociale rend les relations difficiles et la foule n'a pas de visage. Les études statistiques et sociologiques nous bombardent de chiffres. Il devient facile d'oublier que « moi aussi, je fais partie de la masse » et que les gens sont plus qu'une statistique.
  • Matthieu associe la compassion de Jésus aux foules dans trois récits, et à des personnes précises dans deux. Comme si la foule était « un prochain élargi ».

4. Un regard lucide : des brebis sans berger

  • Comment Jésus peut-il dire qu'il n'y avait pas de bergers ? Il y avait des maîtres, des rabbins, des prêtres, des prédicateurs, des guérisseurs et des partis religieux.
  • Pedro Zamora cite Dietrich Bonhoeffer : « Où était le berger dont ce peuple avait besoin ? À quoi lui servait-il qu'il y ait des scribes qui l'obligeaient durement à fréquenter les écoles, que les zélés de la loi condamnent avec énergie les pécheurs sans les aider, qu'il existe des prédicateurs et des interprètes de la parole de Dieu, s'ils n'étaient pas remplis de miséricorde et de compassion pour ce peuple maltraité et abattu ? »
  • Bonhoeffer ne parle pas strictement de l'Église de son temps, mais de la société de son temps, une société où Église et État étaient entremêlés, pleine de spécialistes, à qui manquait pourtant ce regard pastoral de Jésus.
  • Malgré la psychologie, la psychiatrie, la sociologie ou l'anthropologie, il reste « beaucoup de questions mais aucune réponse, de la détresse mais aucune aide, de l'angoisse de conscience mais aucune délivrance, des larmes et aucune consolation, des péchés et aucune rémission ».
  • Pour le prédicateur, c'est la phrase la plus importante. Au temps de Jésus, la conscience du péché était si aiguë qu'elle laissait peu de place au pardon. Aujourd'hui, nous avons banni de la société la notion de péché, et avec elle l'expérience du pardon, personnelle et sociale.
  • « Combien d'aigreur, combien de combats ! » Les débats politiques en sont l'exemple le plus facile, mais cela se voit à tous les niveaux. Nous avons besoin de faire l'expérience du pardon.

5. Le pardon qui libère et transforme

  • Le prédicateur raconte une scène de film, en pariant que l'assemblée la reconnaîtra : le capitaine Rodrigo Mendoza, ancien chasseur d'esclaves qui a tué son propre frère, escalade les falaises près des chutes d'Iguazú en traînant un énorme ballot contenant son armure, son épée et ses armes.
  • Ce ballot est l'expression physique de ses péchés et de ses remords. Il refuse de le lâcher, malgré le vide et l'épuisement. Un jésuite veut couper la corde, mais le père Gabriel l'en empêche : Rodrigo doit porter cette charge jusqu'au bout.
  • Au sommet, il se retrouve face aux Guaranis qu'il persécutait et réduisait en esclavage. Au lieu de se venger, un guerrier s'approche, le regarde avec étonnement, coupe la corde et jette les armes dans le fleuve. Se voyant pardonné par ses anciennes victimes, Mendoza fond en larmes, dans un mélange de soulagement, de douleur et de transformation spirituelle.
  • « Le vrai pardon libère, il transforme. » Comme le regard de Dieu sur son peuple a ouvert toute une histoire de libération, le pardon libère, transforme et relance la vie des personnes.
  • Après les excès d'une religiosité culpabilisante, nous fuyons toute notion de faute : « Personne n'est coupable de rien. » Mais la culpabilité continue de creuser un trou profond dans l'âme, relégué dans un coin, que l'on ne veut pas entendre.
  • Une société compétitive, où chacun doit s'affirmer comme si « l'enfer, c'est les autres » (formule de Sartre, reprise ici sans son sens d'origine), y contribue. Plus profondément, la conscience du mal demeure en nous et nous rappelle notre impuissance. Paul le disait : « Je ne fais point ce que je veux, et je fais ce que je hais. »
  • Le prédicateur cite le Cant espiritual de Joan Maragall : « Je suis humain, et humaine est ma mesure. » Aucune thérapie ne peut nous libérer de cela. Elle peut le rendre supportable, mais pas en délivrer.

6. Un regard plein d'espérance : la moisson est grande

  • Pour apporter le pardon à la société, il faut à la fois le regard compatissant et lucide de Jésus, et son regard plein d'espérance : savoir voir du fruit chez les gens.
  • Le regard accusateur des légalistes ne voit dans la foule qu'un terrain aride, calciné, détruit. Jésus voit l'inverse : un champ mûr pour le royaume de Dieu, une moisson prête à être rentrée dans les greniers.
  • C'est ce regard d'espérance qui le pousse à mobiliser ses disciples : « Priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers dans sa moisson. » Au chapitre 10, sans attendre, il envoie les Douze en mission.
  • C'est une mission pastorale. Porter le message, ce n'est pas seulement être le porte-parole de quelqu'un : c'est prendre soin des autres, des gens.
  • Jésus n'est ni le chef d'un mouvement ni le maître d'initiés à un savoir supérieur. « Je le dis parce que je suis méditerranéen moi aussi » : c'est un paysan et un berger qui veut prendre soin de son troupeau et de sa terre. Ce troupeau et cette terre s'appellent Israël, l'Église, le monde.

7. Appelés à être les bergers des gens

  • Comme humains, nous pouvons nous imprégner de l'ambiance et regarder les gens comme un « cela » : un cela bon, un cela mauvais, un cela indifférent, mais toujours un cela qui ne serait pas digne de notre compassion ni de notre amour.
  • Les disciples de Jésus sont tous appelés à être les bergers des gens, et même « des bergers et des paysans » qui en prennent soin et savent rentrer une abondante moisson pour le Seigneur.
  • « Évangéliser la société, les gens, implique de les regarder comme Jésus les a regardés, et comme il continue de les regarder depuis son trône. Son regard n'a pas changé. »
  • Après le message, le pasteur a conclu : si nous pouvions regarder les gens comme Jésus les regarde, notre monde serait différent, et nous vivrions autrement.

Points à retenir

  • Dans un monde polarisé, les étiquettes peuvent remplacer les visages : nous risquons de ne plus voir des personnes, seulement des groupes.
  • Jésus fixe son regard sur les foules. Il vit au milieu d'elles, il « sent la brebis », et sa compassion le met en mouvement, comme le regard de Dieu en Exode 3.
  • Voir est spontané, regarder se discipline. Tu peux apprendre à regarder les gens autrement.
  • Ce qui manque le plus à notre société, c'est l'expérience du pardon. Le pardon libère et transforme.
  • Là où d'autres voient un terrain aride, Jésus voit une moisson mûre, et il envoie ses disciples en prendre soin.

Application personnelle

  • Quel groupe de personnes as-tu tendance à regarder comme un « cela », à travers une étiquette plutôt qu'à travers des visages ?
  • La dernière fois qu'une foule t'a agacé, dans les transports, au travail ou en ligne, qu'est-ce que tu as vu ? Qu'aurait vu Jésus ?
  • Y a-t-il une culpabilité que tu traînes comme Rodrigo Mendoza son ballot, et que tu n'as pas encore déposée devant Dieu ?
  • Autour de toi, où vois-tu un terrain aride là où Jésus verrait peut-être une moisson ?
  • Cette semaine, comment peux-tu prendre soin concrètement d'une personne que tu croises sans vraiment la regarder ?

Versets cités

Questions fréquentes

Que signifie la compassion de Jésus pour les foules dans Matthieu 9:36 ?

Pour Pedro Zamora, ce n'est pas un regard en passant mais un regard fixé, réfléchi, intentionnel. Jésus vit au milieu des foules depuis le début de son ministère : ses entrailles sont remuées et il partage l'état de ces brebis fatiguées et abandonnées. Matthieu montre ainsi que Jésus aime non seulement des personnes précises, mais aussi les foules, comme un prochain élargi.

Pourquoi Jésus dit-il que les foules étaient comme des brebis sans berger ?

Il ne manquait ni de maîtres, ni de prêtres, ni de prédicateurs, ni de partis religieux. Mais, comme le relève Dietrich Bonhoeffer cité par le prédicateur, ils n'étaient pas remplis de miséricorde et de compassion pour ce peuple maltraité et abattu. Il y avait des péchés et aucune rémission : ce qui manquait, c'était l'expérience du pardon.

Quelle différence y a-t-il entre voir et regarder les gens ?

Voir est naturel et souvent circonstanciel. Regarder est intentionnel : on commence à distinguer des visages et des histoires. Pedro Zamora reconnaît que ce qu'il voit spontanément n'est pas toujours bon, mais que la manière de regarder les gens peut se discipliner, à l'image du regard de Jésus.

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