Un regard chrétien sur la géopolitique et les nations

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Introduction

Les « Soirées du 72 » sont des conférences organisées tout au long de l'année pour poser un regard chrétien sur des sujets très variés : la géopolitique, l'art, la société de consommation, Mozart ou Dietrich Bonhoeffer. Ce soir-là, c'est l'un des pasteurs de l'Église qui prend la parole pour proposer un regard chrétien sur la géopolitique.

Avant ses études de théologie, il a étudié les sciences politiques avec une spécialisation en relations internationales, en partie aux États-Unis et en partie à Sciences Po. Il ne se présente pas comme un expert, et il prévient : sa perspective sera d'abord pastorale, théologique et surtout éthique. Comment la foi chrétienne nous éclaire-t-elle sur l'exercice du pouvoir dans le monde, sur ce qui est juste ? Et comment un chrétien peut-il se positionner face aux enjeux géopolitiques ?

La géopolitique, rappelle-t-il, étudie les rivalités de pouvoir sur des territoires. Les États en sont les acteurs principaux, mais pas les seuls : puissance économique et financière, influence culturelle ou religieuse, courants idéologiques. On parle donc de rapports de force à l'échelle mondiale. Son exposé suit quatre temps : l'universalisme chrétien, le « relativisme » chrétien, royaume humain et royaume de Dieu, puis l'espérance des nations.

Plan du message

1. L'universalisme chrétien : une seule humanité

  • Le christianisme propose une vision universaliste du monde, au sens philosophique et anthropologique : l'humanité est une, elle partage l'essentiel. Avant d'être homme ou femme, blanc ou noir, juif ou arabe, l'être humain est humain.
  • Cette vision s'oppose aux visions identitaires qui gagnent du terrain, à gauche comme à droite. Le « wokisme », avec sa convergence des luttes entre minorités opprimées, et le nationalisme, où l'identité nationale l'emporte sur toute solidarité humaine, s'opposent radicalement mais partagent un même accent sur les identités particulières. Le risque est de voir le monde découpé en communautés qui n'ont plus grand-chose en commun et entre lesquelles s'installe un rapport de force.
  • Paradoxe : en France, ceux qui défendent le plus vigoureusement l'universalisme, comme Élisabeth Badinter ou Caroline Fourest, l'associent souvent à une laïcité militante, voire à l'athéisme, parce que la religion diviserait. Or cette vision universaliste trouve ses racines dans la Bible.
  • Dès Genèse 1:26-28, Dieu crée l'homme à son image, homme et femme. La Bible n'essentialise jamais les différences entre les êtres humains. Paul le redit à Athènes : Dieu « a fait que tous les hommes, sortis d'un seul sang, habitassent sur toute la surface de la terre » (Actes 17:26).
  • Au cœur de la foi se trouve l'incarnation : Jésus est humain avant même d'être juif. Et dans Apocalypse 7:9-10, une foule immense de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue se tient devant le trône. L'humanité est une dans la création et une dans la rédemption.
  • Ce n'est pas un universalisme désincarné comme sa version laïque moderne, qui pose l'égalité en droits et en dignité sans pouvoir la justifier : « Si Dieu n'existe pas, quelle autorité suprême peut décréter que l'humanité est une et égale ? »
  • La Bible n'efface pas pour autant les nations et les cultures. Dans l'Apocalypse, la foule est unie mais garde ses nations et ses langues. L'universalisme biblique n'aplatit pas les différences, il les dépasse.

2. Le « relativisme » chrétien : aucune cause humaine n'est absolue

  • Universalisme et relativisme sont les deux faces d'une même pièce. Le chrétien croit en l'absolu, en Dieu, en la vérité, mais il est appelé à être relativiste face à toute cause ou idéologie nationale ou internationale.
  • L'être humain a été créé limité et dépendant de Dieu, le regard tourné vers son Créateur. En s'éloignant de lui, il a voulu devenir son propre dieu. Quand on accorde une allégeance absolue à nos propres causes, aussi belles soient-elles, la Bible appelle cela de l'idolâtrie. Les idoles modernes ne sont plus taillées dans la pierre, mais elles remplacent toujours le Créateur par la création.
  • Un chrétien ne peut pas dire : « Quoi qu'il arrive, je soutiendrai toujours ce que fait mon pays. » Franco-américain, le pasteur cite le vieux slogan de la droite américaine, « America, right or wrong ». Cela revient à dire : « Je ne me pose pas la question de ce qui est juste. » On absolutise quelque chose qui ne peut pas porter ce poids et qui, tenu pour absolu, peut devenir monstrueux.
  • Ce sont les principes qui peuvent être absolus : l'amour, la justice, la compassion. Leur application concrète reste toujours complexe et relative aux circonstances.
  • Exemple du conflit israélo-palestinien, au début de la guerre à Gaza : sur les réseaux, certains mettaient d'abord en avant la situation des civils de Gaza et les souffrances et discriminations endurées depuis des décennies par le peuple palestinien, d'autres d'abord le sort des otages israéliens, la dénonciation du terrorisme, du Hamas et des massacres du 7 octobre, et la solidarité avec Israël et le peuple juif. Le même principe de justice s'exprimait de façon presque contradictoire. Rien n'empêchait pourtant d'être touché par les deux. Mais les algorithmes laissent de moins en moins de place à la nuance, et « la nuance est suspecte ».
  • Deux discours possibles sur la guerre entre la Russie et l'Ukraine, lus l'un après l'autre, montrent la complexité morale des situations : l'un dénonce la faillite morale de l'Occident et estime qu'on se trompe de combat en soutenant l'Ukraine contre la Russie, l'autre défend les démocraties libérales et la souveraineté ukrainienne face au régime russe. Le pasteur se sent plus proche du second, mais il souligne que beaucoup de choses sont vraies dans les deux.
  • Même les causes les plus justes ne sont pas, en elles-mêmes, exclusivement porteuses du bien. La lutte contre le nazisme était juste, et il fallait la mener, mais des horreurs ont été commises dans ce camp aussi : tortures, bombardements punitifs, crimes de guerre, et certains des résistants les plus ardents (pas tous) porteurs d'autres idéologies meurtrières comme le stalinisme.

3. Un engagement exigeant, pas un « en même temps » confortable

  • Objection : ce relativisme ne serait-il pas démobilisant, une sorte de « en même temps » permanent qui finirait en aveuglement moral ? Le pasteur répond : mobilisons-nous de tout notre cœur, mais pour défendre des principes absolus plutôt que des causes particulières.
  • Les chrétiens devraient être parmi ceux qui disent : « Je m'oppose à la torture » en toutes circonstances, au nom de la dignité humaine, quel que soit celui qui la pratique. Il pense à des voix chrétiennes américaines, plutôt conservatrices et patriotes, qui ont dit non à la torture au nom de leur foi dans le contexte de la lutte contre le terrorisme.
  • Les chrétiens devraient dénoncer les crimes de guerre avec la même vigueur, quel que soit le camp qui les commet, et dénoncer l'exploitation économique des plus faibles, même quand elle nous profite.
  • Même l'ennemi contre lequel notre pays se bat reste un être humain doté d'une dignité intrinsèque. Cet engagement n'a rien de facile : il nous met régulièrement en porte-à-faux avec notre propre camp, à l'heure des chambres d'écho et des dialogues de sourds.
  • Ces principes viennent de quelque part. Fonder des principes éthiques absolus, comme les droits humains, sans un Dieu créateur lui paraît impossible : les affirmer, c'est déjà reconnaître une autorité qui dépasse l'être humain.

4. Le royaume de Dieu, la seule cause absolue

  • La seule cause à laquelle un chrétien peut accorder une allégeance absolue est celle de Dieu lui-même, que le Nouveau Testament appelle le royaume de Dieu : Dieu rétablit son autorité royale et intervient dans le monde pour révéler sa majesté, sa puissance et sa justice.
  • Toute la Bible peut se lire comme une reconquête, par Dieu, de l'humanité perdue : la rédemption. Elle culmine en Jésus-Christ, qui proclame dès le début de son ministère : « Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche. Repentez-vous, et croyez à la bonne nouvelle » (Marc 1:15).
  • Ce royaume ne s'établit ni par la force ni par la domination, mais par une parole qui se répand, presque comme une rumeur, et qui porte la réconciliation avec Dieu. C'est cela, du point de vue chrétien, l'enjeu premier de ce qui se passe dans le monde.
  • Ce qui fait la une, c'est le pouvoir humain. Il a son importance dans la Bible, mais il reste secondaire. « Tout passe », alors que le royaume de Dieu demeure.

5. Daniel 2 : les empires passent, le royaume de Dieu demeure

  • Daniel interprète le songe du roi Nebucadnetsar (Daniel 2:36-44) : une tête d'or, puis des royaumes d'argent, d'airain, de fer, et enfin des pieds de fer mêlé d'argile. « Après toi », dit Daniel au roi, des mots que les dirigeants n'aiment jamais entendre.
  • Ces empires ont leur âge d'or, mais finissent toujours par s'effondrer. Puis « le Dieu des cieux suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit » (Daniel 2:44). Les rapports de force humains sont toujours secondaires face à l'autorité du Dieu créateur. Le Psaume 2 et Ésaïe 60 vont dans le même sens.
  • La parabole du grain de sénevé (Marc 4:30-32) dit la même chose sur un autre ton : le royaume commence tout petit, il ne ressemble pas aux autres, mais c'est lui qui aura le dernier mot.
  • Devant Pilate, Jésus déclare : « Mon royaume n'est pas de ce monde » (Jean 18:36). Ce royaume ne repose pas sur la force, ses serviteurs ne combattent pas pour lui. Il est une affaire de vérité et s'adresse à la conscience.

6. Un royaume inversé qui renverse les puissants

  • Le royaume de Dieu est comme inversé par rapport aux royaumes humains : il dénonce et subvertit le pouvoir humain. Une leçon que les chrétiens ont eu du mal à apprendre au cours de l'histoire.
  • Déjà dans l'Ancien Testament, Dieu dit à Israël qu'il ne l'a pas choisi parce qu'il était plus nombreux que les autres peuples, mais parce qu'il l'aime (Deutéronome 7:7-8). Dieu n'est pas impressionné par la puissance humaine.
  • Jésus naît dans une famille modeste à Bethléhem. Dans le Magnificat, Marie chante : « Il a renversé les puissants de leurs trônes, et il a élevé les humbles » (Luc 1:52). Jésus choisit ses apôtres dans des milieux modestes plutôt que dans l'élite du pays.
  • « Il n'en est pas de même au milieu de vous. Mais quiconque veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur » (Marc 10:43). Ce n'est pas une vision très motivante pour ceux qui ont soif de pouvoir.
  • Paul prêche « Christ crucifié » : Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes (1 Corinthiens 1:22-29). Dans la logique du royaume, tout est renversé. Dieu dénonce l'illusion du pouvoir humain et manifeste sa vraie puissance jusque dans la faiblesse.
  • Aucune initiative humaine ne peut représenter adéquatement le royaume de Dieu. La véritable actualité, pour un chrétien, c'est ce que Dieu fait dans le monde pour sauver les êtres humains, sans minimiser le poids réel des événements.

7. L'espérance des nations

  • Faut-il en conclure que les nations n'ont pas d'importance ? Non. Dans la Bible, l'histoire est à la fois lourde de conséquences et, d'une certaine façon, légère. Dieu n'est pas indifférent aux nations.
  • Il choisit une nation pour se révéler au monde : Dieu intervient à petite échelle en vue de la grande échelle. À Abraham, il promet : « Toutes les familles de la terre seront bénies en toi » (Genèse 12:3). Il ne dit pas « le reste du monde », mais « toutes les familles », en gardant la spécificité de chacune.
  • Les oracles contre les nations montrent que Dieu juge chaque peuple pour ses propres fautes. Jérémie, accusé d'être pro-babylonien parce qu'il appelait à ne pas résister à Babylone, prononce à la fin de son livre un oracle contre Babylone elle-même (Jérémie 50:29). Ésaïe, après les oracles contre Damas, l'Éthiopie, l'Égypte, Babylone et l'Arabie (Ésaïe 17 à 21), en prononce un contre Jérusalem (Ésaïe 22). Dieu lui-même n'absolutise pas les causes nationales, pas même celle de son peuple.
  • Dans le Nouveau Testament, le rôle des nations est moins souligné, parce que le royaume de Dieu est inauguré et que la nouvelle alliance se tourne vers un peuple transnational : l'Église.
  • Les puissances de notre temps paraissent incontournables, et elles ont un vrai poids : des gens souffrent réellement, des choix engagent des générations. Mais l'histoire montre que tout cela passe. « Il n'y a rien de nouveau sous le soleil » (Ecclésiaste 1:9).
  • Dans le tableau final, les nations apportent à Dieu ce qu'elles ont de meilleur : « Tes portes seront toujours ouvertes, elles ne seront fermées ni jour ni nuit, afin de laisser entrer chez toi les trésors des nations » (Ésaïe 60:11). Et dans la nouvelle Jérusalem, « on y apportera la gloire et l'honneur des nations » (Apocalypse 21:26). La France y apportera peut-être ses fromages, sourit le pasteur, mais aussi son art et sa culture.
  • Le patriotisme, compris comme l'attachement à son pays et la solidarité avec ses compatriotes, peut avoir sa place dans une perspective chrétienne. Le nationalisme, qui érige la nation en absolu, lui paraît incompatible avec une vision authentiquement chrétienne. L'Église locale est elle aussi appelée à refléter cette diversité.
  • Certains trouveront cette vision de nations pacifiées naïve. Le pasteur y voit au contraire une espérance gravée dans nos consciences, que confirment les efforts d'alliance, de paix et de solidarité internationale. La Bible lui donne un fondement. Un regard chrétien sur la géopolitique est donc, malgré les ombres de l'histoire, un regard d'espérance.

Points à retenir

  • L'humanité est une, dans la création comme dans la rédemption. La Bible ne gomme pas les nations, elle les dépasse.
  • Seuls les principes qui viennent de Dieu (justice, amour, compassion, dignité) peuvent être absolus. Absolutiser une cause humaine, même juste, c'est en faire une idole.
  • Le chrétien dénonce le mal avec la même vigueur quel que soit le camp, même quand cela le met en porte-à-faux avec le sien.
  • Les empires passent, le royaume de Dieu demeure. Il ne s'établit pas par la force mais par la vérité, et il renverse les puissants.
  • Le patriotisme a sa place, le nationalisme non. L'avenir promis est celui de nations pacifiées qui apportent leur gloire à Dieu.

Application personnelle

  • Y a-t-il une cause, un pays ou un camp auquel tu accordes une allégeance que tu ne devrais réserver qu'à Dieu ?
  • Es-tu choqué de la même manière par les injustices commises par le camp que tu soutiens et par celles du camp que tu aimes moins ?
  • Comment les réseaux sociaux et les chambres d'écho façonnent-ils ta manière de regarder l'actualité ? Quelle place laisses-tu à la nuance ?
  • Dans ta lecture des nouvelles, quelle place donnes-tu à ce que Dieu fait dans le monde pour sauver et réconcilier les êtres humains ?
  • Ton attachement à ton pays ressemble-t-il davantage à un patriotisme reconnaissant ou à un nationalisme qui place la nation au-dessus de tout ?

Versets cités

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le « relativisme chrétien » en géopolitique ?

Le chrétien croit en un absolu, Dieu, mais il reste relativiste envers toute cause nationale ou internationale. Seuls les principes qui viennent du Créateur (justice, amour, compassion, dignité humaine) peuvent être tenus pour absolus. Absolutiser une cause humaine, même belle, revient à en faire une idole.

Un chrétien peut-il être patriote ?

Oui. Le patriotisme, compris comme un attachement à son pays, à ce qu'il a de meilleur et à la solidarité avec ses compatriotes, peut trouver sa place dans une perspective chrétienne. Le nationalisme, qui érige la nation en absolu, lui paraît en revanche incompatible avec la foi, car il y a toujours une autorité au-dessus des nations.

Que nous apprend Daniel 2 sur les puissances du monde ?

Le songe de Nebucadnetsar montre une succession d'empires impressionnants qui ont leur âge d'or puis s'effondrent. À un moment de l'histoire, Dieu suscite un royaume d'une autre nature, qui ne sera jamais détruit. Les rapports de force humains restent donc toujours secondaires face à l'autorité du Dieu créateur.

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